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Saint Bruno : chapitre 4

Chapitre 4 :

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Bruno se rend à Mileto, en Calabre, à l’extrémité sud de la Péninsule. Il n’est pas seul. Quelques religieux l’accompagnent dont un normand du nom de Lanuin.

Cette région alors sous domination viking, est en plein développement. Faisons un peu d’histoire : au IXe siècle, les barbares scandinaves (normands) avaient terrorisé la France.  Excellents marins, ils avaient ensuite envahi l’Angleterre, l’Espagne et l’Italie méridionale. Ils avaient chassé de Pouille et de Calabre les Grecs qui avaient colonisé la province, dominant les Italiens autochtones. Ces normands avaient eu l’intelligence de se placer sous l’autorité morale du Pape ce qui leur donnait le prétexte de faire régner partout l’obédience romaine. Mais les Grecs chassés de Calabre ne s’étaient pas avoués vaincus et ils avaient trouvé, auprès des Sarrasins, possesseurs de la Sicile, des alliés pour attaquer les Normands. Les chefs normands, douze frères, fils de Tancrède de Hauteville succombèrent tour à tour et c’est le dernier, Roger, qui l’emporta. Il conserva ainsi la Calabre et lui adjoint bientôt la Sicile après en avoir délogé les Sarrasin. Il établit à Mileto sa capitale. Ses héritiers prendront le titre de rois des « Deux Siciles ».

De conquêtes en conquêtes, les barbares scandinaves du IXe siècle s’étaient quelque peu policés. Même si, comme le pape en avait fait à Rome la triste expérience, un atavisme persistant les poussait toujours au pillage… Au moment où Bruno entre en scène, Urbain II compte bien sur lui, nous l’avons vu, pour adoucir des mœurs encore bien rudes et normaliser les relations entre la Papauté et ses alliés normands.

Le doux Bruno est accueilli par Roger son hôte, avec beaucoup d’honneurs, dans le Palais Ducal. Le Comte lui montre toutes sortes d’égards mais il est évident que Bruno vit très mal à l’aise parmi ces guerriers mal dégrossis. Quand ils ne guerroient pas, ils ne rêvent que de chasses et, au retour, s’attablent pour des banquets où ils s’adonnent à la boisson et dévorent d’énormes quartiers de viandes devant le prêtre végétarien. Ce dernier, dès qu’il le peut, se retire pour prier dans son oratoire.

On ne sait pas grand-chose de la relation entre Bruno et le Comte Roger mais l’influence apaisante et la douceur de Bruno ont certainement influencé le chef de guerre et l’ont conduit, lui et ses guerriers, à changer d’attitude. Autrement dit, Bruno remplit tout à fait sa « mission permanente d’amitié. » Le Comte Roger lui fait confiance et ne tarde pas à le prendre en affection. Il comprend bientôt le malaise de Bruno parmi les siens. Même si ce dernier ne s’en ouvre à personne.

Un beau jour, le Comte fait à Maître Bruno une proposition qui comble ce dernier de joie. Il lui dit avoir noté son désir de vivre dans la solitude et déclare lui faire donation d’une terre « pour servir Dieu » comprenant une forêt et le territoire qui l’entoure. Ce sera la Chartreuse de Calabre, appelée Santa Maria della Torre (Sainte Marie de la Tour).

Ainsi, au bout d’un an, le Seigneur rend à Bruno ce qu’Il lui avait pris. Comme dans les Alpes, tout est ici à construire. Bruno n’est plus tout jeune mais Lanuin et ses compagnons se mettent au travail. Un nouvel ermitage voit bientôt le jour. 

Dès lors les moines retrouvent dans cette oasis le silence où leur prière monte vers Dieu, où leur joie devient parfaite comme en témoigne cette jubilation qu’expriment encore les Chartreux par leur regard et leur sourire. Bruno est heureux. Voici ce qu’il écrit à un ami, Raoul le Verd : « l’ermitage est assez éloigné du commerce des hommes. L’air y est pur. L’œil y découvre de riantes prairies et des collines ; les fontaines coulent dans les vallées ; on y a des arbres chargés de fruits ; les eaux ne manquent point aux jardins ; et lorsque l’esprit est fatigué par le travail, la vue agréable de ces lieux champêtres procure un doux délassement car l’arc ne saurait toujours être tendu, et on goûte dans cette retraite la paix du cœur que le monde ignore. »

L’arc ne saurait toujours être tendu : équilibre et pondération chez les Chartreux. La vie est simple et l’héroïsme s’inscrit dans la vie chaste de tous les jours.

Cette nouvelle vie ne dispense pas Bruno de fréquentes visites au Comte Roger, afin de poursuivre la mission confiée par le pape. Il franchit à pied les quelques lieues qui les séparent. Chaleur et fatigue…  La légende veut qu’il se soit reposé parfois à l’ombre d’un olivier, toujours présent, au sommet de la colline de Sorianello. 

L’influence bénéfique de Bruno a sans doute joué lorsque le Comte Roger doit accueillir le pape Urbain II, chassé de ses terres par une nouvelle offensive des Allemands schismatiques de l’Empereur Henri IV. Ce dernier est finalement battu par la Comtesse Mathilde aidée par des forces normandes. Plus tard, ses propres fils le désavoueront et il finira, exilé, dans l’indigence. Quant au Pape, de retour à Rome, il n’aura de cesse d’inciter les chrétiens, à commencer par les Français, à partir en croisade. On a dit, sans preuve, que c’était sur les conseils de Bruno que le Pape avait appelé à la croisade. Mais les armes et la politique sont bien éloignées du Saint qui ne quitte plus guère Sainte Marie de la Tour, consacré tout entier à la prière et à l’adoration, dans le silence de sa retraite. Mais il ne vit pas en égoïste. Sans cesse, il se préoccupe du sort et surtout du salut de ses amis.

Le Comte Roger est le premier bénéficiaire de cette sollicitude que Bruno, à son insu, lui manifeste une nuit. En effet le Comte, reparti en campagne, assiégeait Capoue. Or Sergius, un Grec – un de ceux qui n’avaient pas accepté de perdre la Calabre -  complote contre le Comte et met au point un stratagème pour le capturer et le faire mourir. Mais Roger, la nuit où il doit être assassiné, fait un songe. Maître Bruno lui apparaît tout triste. Le Comte le questionne : « qu’a-t-il donc ? ». Bruno déclare que, cette nuit même, lui et ses vassaux vont périr. Ils sont trahis. Le Comte s’éveille, se lève, réunit ses guerriers et surprend les traîtres. Il les capture et, de retour en Calabre, va remercier Bruno qui ne se doute de rien. En revanche, il s’intéresse au sort des prisonniers. Il réclame la vie des condamnés mais n’obtient pas leur liberté. Le Comte décide qu’ils travailleront désormais comme serfs au monastère.

Les vocations se multiplient et la communauté des ermites s’agrandit d’un second couvent, contigu au premier, Saint Etienne de Bosco. Ce dernier reçoit les religieux âgés, soumis à une règle plus souple.

« La mission permanente d’amitié » trouve une expression nouvelle lorsque le Comte Roger devient père d’un petit garçon. Il demande à Bruno de le baptiser, à Lanuin d’être le parrain et la cérémonie se déroule en présence de toute la communauté des moines. Le bébé deviendra Roger II, premier roi des Deux-Siciles. Il fera régner la paix et favorisera l’agriculture, introduisant la canne à sucre et le mûrier pour l’élevage du ver à soie.

Une grande joie vient illuminer la vieillesse de Bruno : son ancien compagnon, Landuin, nommé Prieur des Chartreux, n’hésite pas à quitter les Alpes et à parcourir à pied deux mille kilomètres pour venir le voir. Il désire conférer avec le Maître sur les usages et coutumes de leurs deux Maisons afin que l’ensemble des Chartreux soit régi par une seule règle. On lui fait l’honneur du monastère dont le Comte Roger a fait don à son ami, Bruno. Lorsque Landuin décide de prendre la route du retour, Bruno essaye de l’en dissuader, arguant des fatigues et des périls du chemin. Mais le Prieur refuse. Il part avec une longue lettre de Bruno aux Chartreux de France dans laquelle il leur confie, avec une grande tendresse, de veiller sur leur Prieur et d’adoucir sa vieillesse.

Hélas ! Landuin ne rejoindra jamais la Grande Chartreuse. Arrêté par les schismatiques de Guibert, il refuse de reconnaître l’antipape et est jeté aux oubliettes. Il succombe le 14 septembre 1100. Très affecté, Bruno est ensuite accablé par une série de deuils : le pape Urbain II puis le Comte Roger en juillet 1101.

Trois mois plus tard, Bruno sent que son heure est venue. Il réunit la communauté, fait humblement une confession publique, réaffirme sa foi et son âme s’envole vers son Seigneur, le 6 octobre 1101. Une mort douce et simple comme il a vécu, une mort paisible qui est le lot, depuis mille ans, de nombreux Chartreux.

Les monastères des Chartreux, en Dauphiné et en Calabre, connurent, au fil des siècles, bien des vicissitudes mais ils occupent aujourd’hui encore ces deux sites. La règle unique que Landuin avait tant à cœur d’établir verra le jour un peu plus tard. Entre 1106 et 1137, Guigues, un jeune Prieur de 27 ans, cinquième Général de l’Ordre, rédigea les « Consuetudines » autrement dit le catalogue des coutumes suivies par les Communautés depuis Maître Bruno. Ce sont elles qui régissent l’Ordre « jamais déformé, jamais réformé » encore aujourd’hui.

L’Ordre se développa rapidement. Il possédait neuf monastères au début de XIIe siècle. Il en compte dix-huit aujourd’hui dont quatre en France. Dès le XIIe siècle, les moniales de Prébayon en Provence, au sud de la France, décidèrent d'embrasser la règle de vie des moines de Chartreuse. Elles furent accueillies dans l'Ordre par saint Anthelme, alors prieur de Chartreuse. Ainsi naquit la branche féminine de l’Ordre. Depuis ce moment, les moniales chartreuses forment avec les moines un Ordre unique, sous la direction du même Ministre Général, le Prieur de la Grande Chartreuse. Cinq monastères de moniales existent aujourd’hui dont deux en France.

En Calabre, les deux monastères fondés par Bruno furent occupés par des cisterciens puis saccagés par le   tremblement de terre de 1783, et Napoléon en acheva la destruction. Les ruines devinrent le repaire des bandits calabrais. Mais en 1856, un héritier du Comte Roger, le Roi Ferdinand II des Deux-Siciles, rendit au R.P. Général, Dom Jean-Baptiste Mortaize, les ermitages et le tombeau du saint. Ainsi les Chartreux vivent désormais en paix dans leurs maisons de Calabre.

Saint Bruno n'a jamais été ni canonisé, ni béatifié. En 1514, à la suite de l'installation des Chartreux sur le site de l'ermitage de Calabre où Bruno était mort, l'ordre obtint oralement du pape l'autorisation de célébrer le culte de son fondateur, dont les reliques venaient d'êtredécouvertesdans l'église de l'ermitage. Aucun acte pontifical n'a été établi à cette occasion. Mais le cardinal protecteur de l'Ordre cartusien, dans un acte daté du 19 juillet 1514, donna à l'ordre l'assurance qu'il avait obtenu du pape« par oracle de vive voix »l'autorisation pour les chartreux de célébrer la mémoire liturgique de saint Bruno. L'approbation tacite de l'Église sans passer par le procès en canonisation, puis son inscription au calendrier liturgique universel, à l'occasion des réformes duconcile de Trente, en constitue une confirmation équivalente. C'est pourquoi les canonistes parlent à son sujet decanonisation équipollente.

La fête de Saint Bruno est fixée au 6 octobre.

NB : Un mot de l’élixir de la Grande Chartreuse… Après la Révolution, tout était ruiné et les riches donataires avaient disparu. Même pauvrement, il fallait que les monastères vivent… Il semblerait, d’après les érudits cartusiens, que la formule du fameux élixir ait été donnée à la Chartreuse de Paris, en 1607, par le Maréchal d’Estrées, puis transmise à la Grande Chartreuse après 1816 qui l’exploita par la suite.

A la mort de Bruno, on écrivit : "Il méprisa tout et, pauvre, il adhéra au Christ. Car il aima mieux vivre pauvre pour le Christ que riche pour le monde ». Notre époque désordonnée a quelque chose à retenir de cette leçon de détachement et d'amour. Même si nous vivons « dans le monde », nous pouvons nous réserver des plages de silence et de solitude où la prière peut monter vers Dieu et prendre tout son sens. A l’exemple des Chartreux qui, il y a mille ans, ont obtenu de la Vierge le don de persévérance, prions la Vierge Marie.

Je vous salue, Marie…

Je prends un instant pour méditer toutes ces choses dans mon cœur (cf Luc 2,19)

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Que vos paroles soient toujours bienveillantes, qu’elles ne manquent pas de sel, vous saurez ainsi répondre à chacun comme il faut. Col 4 : 6

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