J18 - Troisième dimanche - Entrer dans le Mystère de Dieu

J18 - Troisième dimanche - Entrer dans le Mystère de Dieu

Méditation biblique : Exode 3, 1-15

Moïse était berger du troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiane. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb. L’ange du Seigneur lui apparut dans la flamme d’un buisson en feu. Moïse regarda : le buisson brûlait sans se consumer. Moïse se dit alors : « Je vais faire un détour pour voir cette chose extraordinaire : pourquoi le buisson ne se consume-t-il pas ? » Le Seigneur vit qu’il avait fait un détour pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson : « Moïse ! Moïse ! » Il dit : « Me voici ! » Dieu dit alors : « N’approche pas d’ici ! Retire les sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte ! » Et il déclara : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. » Moïse se voila le visage car il craignait de porter son regard sur Dieu. Le Seigneur dit : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de ce pays vers un beau et vaste pays, vers un pays, ruisselant de lait et de miel, vers le lieu où vivent le Cananéen, le Hittite, l’Amorite, le Perizzite, le Hivvite et le Jébuséen. Maintenant, le cri des fils d’Israël est parvenu jusqu’à moi, et j’ai vu l’oppression que leur font subir les Égyptiens. 10 Maintenant donc, va ! Je t’envoie chez Pharaon : tu feras sortir d’Égypte mon peuple, les fils d’Israël. »  

11 Moïse dit à Dieu : « Qui suis-je pour aller trouver Pharaon, et pour faire sortir d’Égypte les fils d’Israël ?» 12 Dieu lui répondit : « Je suis avec toi. Et tel est le signe que c’est moi qui t’ai envoyé : quand tu auras fait sortir d’Égypte mon peuple, vous rendrez un culte à Dieu sur cette montagne. »

13 Moïse répondit à Dieu : « J’irai donc trouver les fils d’Israël, et je leur dirai : “Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous.” Ils vont me demander quel est son nom ; que leur répondrai-je ? »  14 Dieu dit à Moïse: « Je suis qui je suis. Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : “Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est: JE-SUIS”. » 

15 Dieu dit encore à Moïse : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : “Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est LE SEIGNEUR, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob”. C’est là mon nom pour toujours, c’est par lui que vous ferez mémoire de moi, d’âge en âge. » 

 

 1. Commentaire : « Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi. » (Jn 5,46)

 

Visibilité et invisibilité 

« Voir Dieu, le récit biblique de Moïse tourne autour de ces deux mots… Oui ou non, Moïse a-t-il vu Dieu ? » (P. Beauchamp, Cinquante portraits bibliques p. 61) Rien que les 6 premiers versets contiennent 8 paroles qui évoquent le domaine du voir.  Le récit de l’appel et de la mission (7-9) insiste encore sur Dieu qui « voit » (versets 7 et 9) l’oppression des Egyptiens. La mission de Moïse sera d’annoncer la vision (v. 16) : « Va, rassemble les anciens d’Israël. Tu leur diras : ‘Le Seigneur, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, m’est apparu.’ » L’ange du Seigneur, qui n’est pas décrit, se fait voir à Moïse, mais c’est le Seigneur lui-même qui parle à ses oreilles. Tout le récit qui suit verra Dieu et Moïse face à face dans l’acte de parler. Mais au commencement, pour mettre en scène le Dieu qui apparaît, il faut un médiateur. Le médiateur de cette vision est « l’ange du Seigneur ». L’ange est une figure qui révèle et cache en même temps, qui manifeste la présence divine sans en nier l’invisibilité. Il éveille la nostalgie pour le monde divin qui demeure au-delà de la visibilité, selon les paroles de Denys l’Aréopagite : « Personne n’a jamais vu et personne ne verra jamais ce qu’est le secret de Dieu en son essence. » (Pseudo Denys, Hiérarchie céleste IV,3). Portique d’entrée de la scène du buisson ardent, la figure angélique éduque le regard du lecteur, en allumant en lui le désir de voir Dieu, mais en lui révélant en même temps que ce Dieu demeure profondément caché à son regard.

 

La localisation de la vision

C’est à travers l’image d’une flamme de feu que Dieu se révèle à Moïse. Ce que Moïse voit c’est le contraste : un buisson en feu mais qui  brûle sans se consumer. Un buisson qui brûle n’a rien d’extraordinaire. La stupeur de Moïse naît de la contradiction : le buisson brûle et ne brûle pas. Il est embrasé par le feu : mais il n’est pas  dévoré (v.2), il n’est pas consumé (v.3). Moïse voit simplement le feu. Le Seigneur n’est pas la flamme, il est dans la flamme, invisible dans le visible, et de cet état secret va passer à un état vrai, quand il parlera pour se nommer. Buisson et feu sont sacralisés formant « un brasier de Dieu » comme il est écrit dans le Cantique des cantiques (8,6) : « Car l’amour est fort comme la Mort, la passion, implacable comme l’Abîme : ses flammes sont des flammes de feu, fournaise divine. » Moïse « voit », mais ce qu’il voit ouvre le chemin du « cœur » : il se parle, cela implique la volonté et le désir. Moïse désire voir. Sa pensée mûrit en décision. C’est pourquoi il s’approche mais il se voit interdire d’approcher. L’expérience de la limite du voir est exprimée par le geste de se voiler le visage. L’homme ne peut pas regarder Dieu, mais Dieu se laisse voir par lui.

 

La vocation et la mission de Moïse

Si la vision provoque la distance, par contre la parole introduit au dialogue, qui tend à combler la distance. Moïse voit le feu mais ne reconnaît la présence du Seigneur que lorsqu’il écoute sa voix. Dieu appelle, Moïse répond. Le visage est voilé, mais la parole se fait dialogue. On ne peut pas voir Dieu mais on peut l’écouter. Saint Grégoire de Nysse commente : « En plein midi une lumière plus brillante que celle du soleil resplendit à ses yeux. Étonné de cette étrange vision, il leva les yeux vers la montagne et vit un buisson d’où la lumière jaillissait comme une flamme. Les branches du buisson restaient fraîches dans la flamme comme sous une rosée. Il se dit à lui-même : allons voir ce spectacle grandiose. Mais à peine avait-il dit cela que le miracle de la lumière n’affecta plus seulement ses yeux, mais ce qui est le plus étonnant, les rayons de la lumière se mirent à briller aussi à ses oreilles. En effet la beauté de la lumière se distribuait à l’un et à l’autre sens, illuminant les yeux par le miroitement des rayons et éclairant les oreilles par des enseignements incorruptibles. » (Vie de Moïse I, 20) C’est à travers la parole que le Seigneur se fait connaître comme le Dieu des pères.  C’est la parole qui dévoile peu à peu le projet divin de libération. Plus qu’à voir, Moïse est appelé à écouter son Dieu : l’écoute requiert l’attention. Je peux regarder en pensant à autre chose. L’écoute exige par contre que tout converge à l’unité de cet effort d’attention et d’ouverture.


Dieu a vu l’oppression de son peuple : « J'ai vu, oui vraiment, j’ai vu la misère de mon peuple. » (3,7.9) Entre le verset 9 et le verset 10, il existe un lien étroit de cause à effet. La cause est ce que Dieu a vu ; l'effet est la mission de Moïse : « Maintenant le cri des enfants d'Israël est venu à moi... » (3,9) Pour la première fois, Dieu lui présente la tâche de la mission: « Maintenant donc, va ! Je t'envoie chez Pharaon : tu feras sortir d'Égypte mon peuple, les fils d'Israël » (3,10). Mais Moïse répond aussitôt par une objection : « Qui suis-je pour aller trouver Pharaon et pour faire sortir d'Égypte les fils d'Israël ? » (3,11). Dieu répond à la première objection : « Je suis avec toi. Et tel est le signe que c’est moi qui t’ai envoyé : quand tu auras fait sortir d’Egypte mon peuple, vous rendrez un culte à Dieu sur cette montagne. » (3,12). Et surtout la parole est le véhicule de la révélation la plus grande : le Nom divin au v. 14.

 

La révélation du Nom divin

« Le nom de Dieu est alors révélé sous deux formes ; "Il est", c’est une troisième personne d’un verbe ; on l’écrit YHWH. Mais ce n’est pas ainsi que Dieu le révèle d’abord à Moïse (Ex 3,14). "Je suis qui je suis (ou je serai)." Dieu anticipe ainsi sur la première parole du Décalogue : "Je suis YHWH qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte." Dieu décline son nom en déclinant le verbe être. Car la révélation ne consiste pas seulement dans ce verbe être, mais premièrement dans le sujet : Dieu dit "Je". Quand "Je" fait défaut, "être" s’efface. Dire "Je", c’est parler. Dieu se révèle comme Celui en qui être et parler ne font qu’un... De même source, Moïse a vu la Vie dans le buisson ardent et entendu la Parole. » (Paul Beauchamp, ibidem p. 63-64) Le dernier verset (v.15) de notre récit résume tous les noms divins : Élohim, YHWH, le Dieu des pères, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. La deuxième partie du verset est une exclamation liturgique qui a un parallèle dans le Psaume 134,13 : « Pour toujours, Seigneur, ton nom ! D’âge en âge, Seigneur, ton mémorial ! »  Le livre de l'Apocalypse tente très probablement de traduire ces nuances lorsqu'il présente Dieu sous une triple formule : « Celui qui est, qui était et qui vient » (Ap 1, 4).

 

Exercice spirituel  

 « Vous croirez que moi JE SUIS. » (Jn 13,19)

Dans la prière de ce dimanche, nous reconnaissons dans le Seigneur « la source de toute bonté » et de « toute miséricorde ». Demandons la grâce de mieux comprendre ce qu’est l’initiative divine dans notre vie. Suivons le conseil de saint Jean de la Croix : « Il faut savoir que si l’âme cherche Dieu, son Bien-aimé la cherche davantage… Dans cette œuvre c’est Dieu qui agit principalement. » (Vive Flamme 3, 28-29)


2. Une lettre d’Edith Stein 

 

Dix ans après (Lettre à Roman Ingarden du 8 novembre 1927)

Contexte : Cette lettre fait suite à celles déjà présentées pour notre 2ème semaine. Edith Stein et Roman Ingarden, qui s’étaient connus au temps des études à Göttingen, se sont rencontrés fin octobre 1927 à Spire après une dizaine d’années sans se voir. Edith évoque leurs retrouvailles.

 

« Cher ami, 

J’utilise le premier petit temps libre que j’ai à ma disposition pour vous écrire. J’ai voulu le faire dès mon retour de Bergzabern parce que j’ai moi-même trouvé ce que je vous ai dit très mal dit, tellement terne et mort en comparaison de la réalité qui se trouve derrière… Vous voulez savoir quelle impression m’ont fait nos retrouvailles : je crois qu’elles se sont aussi bien passées qu’on pouvait l’espérer. Que nous ayons pu nous parler librement et ouvertement après une interruption de dix ans et des conditions de vie si différentes, c’est déjà très bien. Je ne m’attendais certes pas à autre chose. Je crois même que nous nous sommes mieux compris qu’autrefois à Fribourg. Mais il me semble que nous étions à cette époque trop occupés de nous-mêmes pour pouvoir porter un juste regard sur l’autre. Je me suis naturellement fort réjouie qu’il y ait eu davantage de possibilités d’engager un dialogue au plan religieux que ce que vos lettres me laissaient espérer. Je me suis déjà dit quelquefois que votre tradition et votre éducation catholiques n’avaient pas totalement glissé sur vous sans laisser leur empreinte. Et cela ne me surprend donc pas tant que mon entrée dans le monde catholique signifie pour vous un rapprochement. Je ne sais pas vraiment si des livres pourraient vous aider à mieux comprendre mon itinéraire. (…) Je ne sais pas si cela pourrait vous être aujourd’hui d’un grand secours. Il me semble que vous devriez d’abord atteindre, par voie intellectuelle, les limites de la ratio [raison] et parvenir ainsi aux portes du mystère. (…) 

C’était évident que je ne cherchais pas à vous décrire mon chemin avec l’intention de dire que c’était le chemin. Je suis fondamentalement persuadée qu’il y a autant de chemins qui mènent à Rome que de têtes et de cœurs humains. Quand j’ai présenté mon cheminement, peut-être ai-je trop mal fait ressortir l’aspect intellectuel. Cet aspect a certes joué un rôle important durant les nombreuses années de préparation. Pourtant j’ai conscience que ce qui se passait réellement en moi (pas le « sentiment ») allait de pair avec l’image concrète d’un christianisme authentique que donnaient des témoignages impressionnants (Augustin, François, Thérèse [d’Avila]). Mais comment puis-je vous donner en quelques mots une idée de ce « qui se passait réellement » ? C’est un monde infini qui s’ouvre d’une manière absolument nouvelle, lorsque l’on commence à vivre vers l’intérieur et non vers l’extérieur. Toutes les réalités auxquelles on était auparavant confronté deviennent transparentes, et l’on perçoit les forces qui vous portent et vous animent véritablement. Comme ils paraissent insignifiants, les conflits dont on s’occupait jadis ! Et quelle plénitude de vie, avec des souffrances et des joies comme le monde terrestre ne les connaît pas et ne peut les concevoir, contient un seul jour, sans événement extérieur, d’une existence humaine en apparence insignifiante ! Et comme on se trouve étrange, lorsque l’on vit avec des gens qui ne voient que la surface des choses, lorsque l’on vit comme l’un d’eux et que l’on a en soi et autour de soi, sans qu’ils le pressentent ni ne le remarquent, cette autre réalité. Vous ai-je donné mal à la tête avec ces choses mystérieuses ? Alors ne m’en veuillez pas. Je veux bien, si vous le désirez, retourner sur le terrain de la ratio, où vous vous sentez davantage chez vous ; je n’ai pas complètement désappris à l’utiliser et j’ai même pour elle, dans ses limites, une estime bien plus haute qu’auparavant. »

 

(Correspondance I, p. 357-359)     

  

 

Réflexion

 En partant du récit de Moïse, je peux réfléchir sur mon attitude face au mystère de Dieu. Quelle rencontre avec le Seigneur a-t-elle été une révélation pour moi ? Par quel(s) Nom(s) et/ou titre(s) est-ce que je m’adresse à Dieu dans ma prière personnelle ?

 

Philippe de Jésus, ocd (couvent d’Avon)


Bonus : Complément philosophique : Le Nom que Dieu s’est donné lui-même : « Je suis celui qui suis » 

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Je prends un instant pour méditer toutes ces choses dans mon cœur (cf Luc 2,19)

2 commentaires

Que vos paroles soient toujours bienveillantes, qu’elles ne manquent pas de sel, vous saurez ainsi répondre à chacun comme il faut. Col 4 : 6

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Carême – Chemin pascal avec Édith Stein