Sainte Jeanne de Chantal - chapitre 3

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La rencontre entre François de Sales et Jeanne de Chantal

François Bhavsar – Huile sur toile  2014/2016

Les jours passent et Jeanne fait monter ses prières vers le Ciel. Elle se rappelle le vœu de son mari qu'elle avait repoussé comme un mauvais présage :

- Que le premier de nous, veuf par le trépas de l'autre, se consacrera tout à Dieu.

Elle ne se remariera pas, elle l'a décidé. Mais une vie consacrée ? Elle est mère de quatre enfants et l'avenir lui apparaît brouillé. Pour l'heure, à quoi bon toutes les toilettes portées pour plaire à son mari et lui faire honneur ? Elle fait tailler des ornements d'église dans les plus belles. Les autres sont données. Son emploi du temps, hormis les moments consacrés à ses enfants, est d'une grande austérité. Elle supprime tout délassement et opte pour une retraite sévère. Petit à petit, elle use sa santé et son père, le Président Frémyot s'en inquiète. Il la rappelle à lui et elle obéit, rassemble ses affaires, quitte ce château où son bonheur n'est plus. Le jour qui précède son départ de Bourbilly, elle a une vision : un homme vêtu en évêque lui apparaît tandis qu'une voix prononce :

 « - Voici le guide aimé de Dieu et des hommes, à qui tu confieras ta conscience. »

De retour à Dijon, Jeanne ne cesse de chercher le directeur promis. Dans les églises de Dijon. En pèlerinage à Notre-Dame d'Etang où elle se confie au Père Minime – serait-ce lui ? - même s'il ne ressemble pas à l'évêque de sa vision. Consciente de son erreur, elle prie, elle supplie mais en vain… Le temps de cette rencontre n'est pas encore venu.

Une lettre de son beau-père vient troubler la quiétude de son séjour à la maison natale. Il se dit vieillissant et désire qu'elle vienne s'installer avec ses enfants en son château de Monthelon. Cette requête implique pour elle un lourd sacrifice. Le vieux baron est impossible à vivre, constamment de mauvaise humeur, vaniteux, coléreux. Il vit avec une servante dont il a fait sa maîtresse. Avec ses cinq enfants, elle fait la pluie et le beau temps au château. Mais ces difficultés n'arrêtent pas Jeanne. Depuis la perte de son mari, elle ne recule devant aucune épreuve. Pour difficile que celle-ci lui apparaisse, elle l'accepte.

Sur le chemin de Monthelon, elle s'arrête à Bourbilly où elle distribue tout ce qu'elle possède à ses serviteurs. Et comme le carrosse s'ébranle vers Monthelon, une foule de serviteurs, de mendiants qu'elle a secourus, tous lui font cortège sur une partie du chemin.

Perché sur une butte et jouissant d'une vue imprenable sur la vallée du Serein, le château de Monthelon aux ouvertures étroites, flanqué de nombreuses tours et de fossés, apparaît bien peu accueillant à la petite troupe qui s'y dirige, Jeanne en tête. Elle s'est préparée à subir les sautes d'humeur de son beau-père, à vivre dans cette forteresse sombre et sans joie. Mais elle n'a pas imaginé que des relations qu'elle prévoit difficiles se compliquent encore avec la maîtresse de son beau-père. Très vite, la parfaite gestionnaire de Bourbilly se rend compte du laisser-aller qui règne à Monthelon : le  vieux baron n'entend rien aux affaires et fait totale confiance à la servante qui le conduit à la ruine par ses agissements malhonnêtes. Avec délicatesse, Jeanne fait part de ses observations à son beau-père qui réagit, courroucé, et la renvoie à ses occupations. Jeanne se soumet, opposant une grande sérénité aux crises du baron. Elle rend le bien pour le mal, accepte tout parce que c'est la volonté divine et qu'elle a placé en son Dieu toute sa confiance.

Soumise, toute occupée de ses enfants, elle n'abdique pas tout à fait. Elle exige avec détermination de transférer à Monthelon la messe quotidienne fondée à Bourbilly et de transformer un local en salle d'accueil pour les mendiants et les malades. Elle obtient les autorisations demandées et poursuit ainsi son œuvre de charité. Le nouvel asile porte le nom de « boutique de Madame de Chantal ».

Dans cet horizon morose, un rayon de soleil va l'envelopper soudain de sa clarté. En 1604, Bénigne Frémyot, son père, lui enjoint de se rendre à Dijon où le Carême doit être prêché par l'évêque de Genève. Heureuse d'échapper pour quelques jours à Monthelon et surtout de vivre saintement ce Carême, Jeanne n'hésite pas et gagne Dijon.

C'est à la Sainte Chapelle bâtie pour les ducs de Bourgogne que le Carême est prêché. On dit de l'évêque de Genève qu'il est un saint et l'on se presse pour l'écouter. Dès qu'il monte en chaire, Jeanne est en proie à une émotion indicible : cet évêque, François de Sales est l'homme de sa vision, elle le reconnaît parfaitement. Bouleversée, elle ne se doute pas que le prédicateur éprouve un trouble identique. Lui aussi l'a reconnue. Elle est la personne que le Seigneur lui avait montrée comme la Supérieure de la Congrégation qu'il fonderait.

Aussi le lendemain interroge-t-il son ami André Frémyot, le frère de Jeanne, devenu prêtre et alors archevêque de Bourges.

- Quelle est cette jeune dame qui se met en face de moi et qui m'écoute si bien ?

- Madame de Chantal, ma sœur.

François de Sales reste quelque temps à Dijon. Souvent accueilli chez les Frémyot, il peut revoir Jeanne et s'entretenir avec elle.

Les Frémyot sont conscients de l'honneur qui leur ainsi fait. Car on se disputait l'évêque de Genève. Son action dans les terres protestantes, notamment dans le Chablis, était connue de tous. Sa seule arme était d'aimer et de convaincre par amour, avec douceur et bonté : « Il faut tout faire par Amour, et rien par force, il faut plus aymer l'obéissance que craindre la désobéissance ». Et cet amour avait fait revivre la foi catholique partout où il passait. Evêque de Genève, il n'avait jamais pu prendre possession de son évêché, totalement aux mains des calvinistes. Il siégeait donc à Annecy. Ses écrits, ses sermons étaient recherchés. Pour convaincre les protestants de retourner au catholicisme, il publiait ses homélies et en répandait des feuilles volantes en ville. Tout au long de sa vie, il utilisa les techniques de l'imprimerie encore récentes pour diffuser ses livres, notamment L'Introduction à la Vie Dévote en 1608 (réimprimée quarante fois de son vivant) et le Traité de l'Amour de Dieu.

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Saint François de Sales

Jeanne est subjuguée par la douceur, la bonté, l'intelligence du saint. Elle désire vivement  lui demander de devenir son directeur de conscience mais, hésitante, elle prend conseil auprès de religieux qui l'encouragent dans cette voie. Monsieur de Genève la prend donc comme fille spirituelle. Dès lors, leurs chemins convergeront, sans hâte, dans une confiance réciproque, une grande admiration, une fusion de leurs âmes dans l'amour de Dieu.

Cette veuve dit ne vouloir plaire qu'à Dieu et affirme qu'elle ne se remariera pas. Sans ostentation, elle demeure pourtant très élégante. Le constatant, il lui indique la voie avec gentillesse et non sans malice :

- Eh bien ! Il faudrait mettre bas l'enseigne.

S'habiller aussi simplement que possible, voilà un chemin pour plaire à Dieu. Et Jeanne met tout de suite en pratique ce conseil. Elle va jusqu'à sacrifier les cheveux auxquels elle tient. Elle lui avoue son désir de devenir religieuse. Il ne veut rien brusquer.

- Je n'aime pas enjamber sur la Providence, dit-il.

Ses enfants, encore jeunes, ont besoin d'elle. Rentrée à Monthelon, elle s'occupe d'eux et emploie tout le temps qui lui reste à secourir les pauvres, les servir et les soigner, à faire le catéchisme aux enfants et aux serviteurs. On l'appelle la bonne dame. Elle a décidé de ne plus avoir de servante attachée à sa personne. Elle vaque à sa toilette, s'habille, se coiffe et allume seule son feu. Elle se mortifie, s'habitue à manger n'importe quoi, même ce qui lui répugne. Elle parvient à dominer son chagrin et à retrouver le sourire. Avec François de Sales, une correspondance suivie s'établit. Il obtient ainsi de Jeanne le pardon qu'elle avait été jusqu'alors incapable de donner : elle accepte de revoir Monsieur d'Anzely et de se réconcilier avec lui.

Son chemin vers Dieu ne va pas sans de grandes hésitations. Il lui prend plusieurs années. François lui recommande trois vertus : la patience, la persévérance et l'humilité. Il affirme : « Vos impuissances vous nuisent beaucoup car, dites-vous, elles vous gardent de rentrer en votre vie intérieure et de vous approcher de Dieu. C'est mal parler sans doute. Dieu veut que notre misère soit le trône de sa miséricorde et nos impuissances le siège de sa toute-puissance. » Il prépare ainsi Jeanne à découvrir et à choisir le plan de Dieu. Après quelques années, il lui révèle, le 4 juin 1607, le projet qu'il a conçu d'une petite congrégation en dehors de toute clôture qui mettrait l'accent sur la mortification intérieure, rendrait la vie contemplative accessible aux personnes que les austérités n'attirent pas, ou qui n'auraient pu les supporter, notamment les veuves ou jeunes filles infirmes ou de petite santé.

En 1610, six ans après sa rencontre avec François de Sales, Jeanne-Françoise se sent libérée de ses obligations familiales et désire répondre enfin à cette vocation religieuse que François de Sales l'a aidée à faire grandir. Or voici qu'un projet prend forme entre les familles de Sales et de Chantal. L'un des jeunes frères de François, Bernard, de quinze ans son cadet, demande la main de Marie-Aimée. Elle est toute jeune et ne peut compter sur l'appui de sa future belle-mère qui vient de mourir. Il est donc préférable que Jeanne-Françoise l'accompagne en Savoie et veille à son installation. Pour Jeanne, c'est le signe qu'elle attendait. Elle restera en Savoie. Elle avait jusqu'alors tenu secrète sa vocation. Elle s'en ouvre enfin à son père, qui, très chagriné, accepte difficilement de perdre sa fille. Mais Jeanne tient bon. En accompagnant Marie-Aimée, elle va pouvoir enfin procéder à cette fondation qui occupe tout son esprit. François de Sales convainc Bénigne Frémyot de s'occuper de son petit-fils, Celse-Bénigne. Jeanne-Françoise prendra avec elle ses deux autres filles dans son futur couvent. Mais avant son départ, une terrible épreuve vient la  plonger à nouveau dans le deuil et le chagrin. Sa dernière fille, Charlotte, meurt subitement. C'est dans les larmes que Jeanne prend congé de son beau-père, lui-même bouleversé et tout à coup conscient de la perte que lui vaut ce départ. A Dijon où Jeanne fait ses adieux à son père et à son fils, la scène est terrible. Celse-Bénigne n'admet pas la décision maternelle, veut l'empêcher de partir et lui fait un rempart de son corps qu'elle doit enjamber, au comble du chagrin, pour gagner la porte.

Enfin Jeanne monte dans le carrosse qui doit l'emmener en Savoie. Elle a, pour compagnons de voyage, ses filles, son gendre Bernard de Sales et une amie, Jeanne-Charlotte de Bréchard, future visitandine. Elle fait d'abord étape à Thorens pour installer le très jeune ménage. Elle choisit pour eux des femmes de confiance, des intendants puis elle se sépare enfin de Bernard et de Marie-Aimée pour rejoindre Annecy. Une dernière démarche la conduit chez un notaire : elle y fait don de tous ses biens à ses enfants avant d'embrasser la vie religieuse.

François de Sales lui a précisé sa pensée. Voici comment il conçoit la future congrégation « Une simple congrégation de femmes sans vœux perpétuels, non cloîtrées, actives, ouvertes à toutes les personnes, infirmes, voire malades ; afin de s'occuper à l'extérieur des pauvres, des malades et des indigents. La rigueur de cet institut impliquerait une vie spirituelle développée, avec pour corollaires l'obéissance, la complaisance mutuelle, la douceur, le respect des règles fondées sur l'humilité, la chasteté, la pauvreté. »

Autour de Jeanne se forme un premier petit groupe composé de Jeanne-Charlotte de Bréchard, de Marie-Jacqueline Favre auquel se joint une sœur tourière, Anne-Jacqueline Coste. Le duc Charles-Emmanuel Ier de Savoie met à leur disposition une petite maison des faubourgs, la maison de la Galerie, qui se trouve sur le chemin conduisant chez les frères capucins. La fondation, voit le jour lors de la fête de la Trinité. François se contente de leur donner une ébauche de Règle et de les bénir « au nom du Père tout-puissant qui les attirait, du Fils, éternelle Sagesse, qui les régissait, et du Saint Esprit qui les animait de ses amoureuses flammes ».
Le nom des nouvelles religieuses n'étant pas fixé, on les appelle « les Sœurs oblates de la Sainte Vierge ».

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L'ordre de la visitation est né d'une profonde amitié spirituelle entre François de Sales, le doux évêque de Genève et une veuve, mère de famille, Jeanne de Chantal.

Dieu est patient. Il a doté Jeanne, la dame parfaite, de toutes les vertus. Puis il l'appelle doucement, sans la bousculer et François de Sales laisse à la jeune veuve le temps de panser ses plaies pour se rendre disponible à l'appel du Seigneur. La jeune femme éplorée a désormais un but. Et quand, enfin, elle entre dans la vie monastique, son abandon est total :

« O bonté souveraine de la souveraine providence de mon Dieu, je me délaisse pour jamais entre vos bras ; soit que vous me soyez douce ou rigoureuse, menez-moi désormais par où il vous plaira. Je ne regarderai point les chemins par où vous me ferez passer, mais vous, ô mon Dieu, qui me conduisez ; mon cœur ne trouve point de repos hors des bras et du sein de cette céleste Providence, ma vraie mère, ma force et mon rempart ; c'est pourquoi je me résous moyennant votre aide divine, ô mon Sauveur, de suivre vos désirs et ordonnances sans jamais regarder où éplucher les causes pourquoi vous faites ceci plutôt que cela, mais à yeux clos je vous suivrai selon vos volontés divines sans rechercher mon propre goût ; c'est à quoi je me détermine de laisser tout faire à Dieu, ne me mêlant que de me tenir en repos entre ses bras, sans désirer chose quelconque, que selon qu'il m'incitera à désirer, à vouloir et à souhaiter.
Je vous offre ce désir, ô mon Dieu, vous suppliant de le bénir, entreprenant le tout appuyé sur votre bonté, libéralité et miséricorde, en la totale confiance en vous et défiance de moi et de mon infinie misère et infirmité. Amen »

Confiance et abandon : « à yeux clos je vous suivrai selon vos volontés divines sans rechercher mon propre goût ». Faisons nôtres ces paroles d'amour et de totale confiance où le renoncement à nos propres volontés libère nos forces et nous conduit vers Dieu.
Avec l'aide de la Vierge Marie.

Je vous salue, Marie…

 
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Je prends un instant pour méditer toutes ces choses dans mon cœur (cf Luc 2,19)

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Que vos paroles soient toujours bienveillantes, qu’elles ne manquent pas de sel, vous saurez ainsi répondre à chacun comme il faut. Col 4 : 6

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