J4 - Premier dimanche - Souviens-toi de la longue marche dans le désert

J4 - Premier dimanche - Souviens-toi de la longue marche dans le désert

Deutéronome 26, 1-11

(Les numéros représentent les versets) 1 Lorsque tu seras entré dans le pays que te donne en héritage le Seigneur ton Dieu, quand tu le posséderas et y habiteras, 2 tu prendras une part des prémices de tous les fruits de ton sol, les fruits que tu auras tirés de ce pays que te donne le Seigneur ton Dieu, et tu les mettras dans une corbeille. Tu te rendras au lieu que le Seigneur ton Dieu aura choisi pour y faire demeurer son nom. 3 Tu iras trouver le prêtre en fonction ces jours-là et tu lui diras : « Je le déclare aujourd’hui au Seigneur ton Dieu : je suis entré dans le pays que le Seigneur a juré à nos pères de nous donner. »
4 Le prêtre recevra de tes mains la corbeille et la déposera devant l’autel du Seigneur ton Dieu.  5 Tu prononceras ces paroles devant le Seigneur ton Dieu : « Mon père était un Araméen nomade, qui descendit en Égypte : il y vécut en immigré avec son petit clan. C’est là qu’il est devenu une grande nation, puissante et nombreuse. 6 Les Égyptiens nous ont maltraités, et réduits à la pauvreté ; ils nous ont imposé un dur esclavage. 7 Nous avons crié vers le Seigneur, le Dieu de nos pères. Il a entendu notre voix, il a vu que nous étions dans la misère, la peine et l’oppression. 8 Le Seigneur nous a fait sortir d’Égypte à main forte et à bras étendu, par des actions terrifiantes, des signes et des prodiges. 9 Il nous a conduits dans ce lieu et nous a donné ce pays, un pays ruisselant de lait et de miel. 10 Et maintenant voici que j’apporte les prémices des fruits du sol que tu m’as donné, Seigneur. » Ensuite tu les déposeras devant le Seigneur ton Dieu et tu te prosterneras devant lui. 11 Alors tu te réjouiras pour tous les biens que le Seigneur ton Dieu t’a donnés, à toi et à ta maison. Avec toi se réjouiront le lévite, et l’immigré qui réside chez toi.

1. Commentaire : Souviens-toi et « marche en ma présence » (Gn 17,1)

« Tu présenteras les prémices de tes récoltes. » Les prémices sont les premiers fruits. Ils sont le début et la promesse. Le geste d’offrande est vécu comme un geste de reconnaissance : tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes, c’est le don de Dieu. Apporter les offrandes, ce n’est pas concéder à Dieu quelque chose qui nous appartiendrait, c’est reconnaître que tout nous vient de lui. Le rite d’offrande des prémices est précisément vécu d’abord comme un geste de mémoire qui suscite la profession de foi. La liturgie rend chaque fils d’Israël contemporain de l’histoire divine passée. Venir au sanctuaire pour apporter les fruits de la terre, c’est faire sienne la démarche passée du peuple que « le Seigneur a conduit dans ce lieu » et à qui il « a donné ce pays, un pays ruisselant de lait et de miel. »

La préoccupation majeure du livre du Deutéronome est cette invitation : « Garde-toi d’oublier » (Dt 6,12 ; 8,11 ; 11,16).  Retrouvez la mémoire, rappelez-vous l’œuvre de Dieu en votre faveur depuis si longtemps. Oublier, c’est la marque de l’orgueil car la prospérité présente peut détourner du Seigneur : « Garde-toi de dire en ton cœur : c’est ma force, c’est la vigueur de ma main qui m’ont procuré cette richesse. Souviens-toi du Seigneur ton Dieu, car c’est lui qui t’a donné la force d’acquérir cette richesse. » (Dt 8,17-18). Tels sont les dangers d’un trop beau pays, la séduction des cultes cananéens, « servir d’autres dieux, les dieux des nations qui vous entourent » (Dt 6,14). N’est-ce pas le danger d’une société de consommation ? 

Exercice spirituel

« Si tu savais le don de Dieu… » (Jn 4,10)
« Tu te réjouiras pour tous les biens que le Seigneur ton Dieu t’a donnés, à toi et à ta maison. Avec toi se réjouiront le lévite, et l’immigré qui réside chez toi. » Ce que l’Ecriture nous  rappelle au commencement de notre marche vers Pâques peut être résumé en une phrase simple : tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes, c’est le don de Dieu. Le geste d’offrande que Moïse invite à faire est un geste de reconnaissance. « As-tu quelque chose sans l’avoir reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi te vanter comme si tu ne l’avais pas reçu ? » (1 Co 4,7). Le temps du Carême nous invite à (re)prendre conscience de la primauté absolue de la grâce. La foi par laquelle nous croyons en Dieu ne vient pas de nous. Elle est un don de Dieu.
La reconnaissance pour les bienfaits de Dieu s’estompe dans une société du bien-être, où pour beaucoup tout semble aller de soi. A travers la marche de 40 années dans le désert, le peuple d’Israël a compris que sa vie dépendait de Dieu.
Le geste d’offrande est un geste de reconnaissance. C’est ce que nous rappelle également le rite de l’offertoire à chaque messe : « Tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui nous donnes le pain, … toi qui nous donnes le vin… ». Je fais mémoire du chemin parcouru avec le Seigneur depuis mon enfance. Je reconnais les dons qu’il m’a faits tous les jours de ma vie. Je le remercie. Je demande « tout au long du Carême de progresser dans la connaissance de Jésus Christ et de m’ouvrir à sa lumière par une vie de plus en plus fidèle. »

2. Trois textes d’Edith Stein sur notre condition historique

  • Face à l’actualité (Lettre du 19 février 1918 à Roman Ingarden)

 Contexte de la lettre : Au début de la guerre, Roman Ingarden a servi dans la Légion polonaise de Josef Pilsudski. Edith Stein a été ébranlée par la mort en novembre 1917 sur le front des Flandres de son professeur et ami, Adolf Reinach, le bras droit de Husserl. Dans la terrible réalité des tranchées de novembre 1915 à octobre 1916, Reinach a été saisi par l’expérience de Dieu. Au cours d’une courte permission, le 9 avril 1916, avec sa femme, il demande le baptême dans l’Eglise évangélique. Edith chemine vers sa propre vérité.    

 

« Cher ami,

Je me sens très mal à l’aise depuis que la frontière de l’Empire est de nouveau entre vous et moi et son existence s’est fait encore une fois bien sentir au cours de la dernière semaine. Je me sens d’une certaine manière coresponsable de ce qui se passe (je ne peux le désapprouver car j’admets qu’il y a des raisons de force majeure). Et je partage l’indignation qui vous remplit sans nul doute. D’un côté, je comprends très bien l’état d’esprit qui s’est emparé de vous et je me surprends parfois à voir d’abord les événements tels qu’on les perçoit de l’autre côté. Je ne peux porter de jugement car je trouve que les causes et les conséquences deviennent de plus en plus incalculables. Pour ce qui est purement de la sensibilité, je me sens irrémédiablement partagée dans ce que j’éprouve. − Je m’efforce en vain jusqu’à présent de comprendre quel est le rôle que nous les êtres humains, jouons dans les événements du monde. Il y a quelque temps, un passage de l’évangile de Luc a surgi dans ma mémoire : « Le Fils de l’homme va vers son destin. Mais malheureux l’homme qui le livrera ! » [Lc 22 ,22] Cela n’a-t-il pas valeur générale ? Nous déclenchons les événements et nous en portons la responsabilité. Et pourtant, au fond, nous ne savons pas ce que nous faisons et nous ne pouvons arrêter l’histoire du monde, même si nous ne fournissons pas la couleur face aux événements de l’histoire. On ne peut assurément pas le saisir. Du reste, religion et histoire sont pour moi de plus en plus proches et il me semble que les chroniques du Moyen-Âge, qui inscrivaient l’histoire du monde dans un mouvement qui allait de la chute originelle au jugement dernier, en savaient davantage que les spécialistes modernes qui ont, avec leurs faits vérifiés irréfutablement par la science, perdu le sens de l’histoire… »

 (Correspondance I, Cerf-Editions du Carmel-Ad Solem, 2009, p. 117-119)

 

  • L’homme, être historique et social, personne spirituelle à la recherche de Dieu

« La manière dont un homme s’habille, parle, bouge etc., laisse souvent deviner au premier contact son statut social, sa profession, en bref sa position sociale. Dans bien des cas tout cela nous semble évident, sans que nous ayons besoin d’y réfléchir, et nous y conformons spontanément notre comportement. Le monde des humains est un monde social, dans lequel chacun joue un rôle précis − et parfois même plusieurs rôles. Mais nous ne considérons pas l’homme uniquement comme homme, ayant à l’esprit ce qu’il a en commun avec tous les hommes, pas plus que nous ne le considérons uniquement en fonction de la place qu’il occupe dans l’ordre social − nous sommes plus ou moins touchés, et ce souvent dès la première rencontre aussi, par ce qu’il est lui-même en tant que personne individuelle, par sa manière d’être, son essence, sa personnalité… Si nous passons de la rencontre singulière à la vie commune telle que nous y sommes plongés en permanence, les apparences extérieures et générales tendent la plupart du temps à toujours davantage céder le pas à des éléments d’ordre intime et personnel… L’impression s’enrichit peu à peu de l’« histoire » de l’homme, de sa « destinée » et conjointement de la conscience d’une responsabilité réciproque. La vie humaine étant une vie en communauté, elle se poursuit tel un parcours effectué en mutuelle dépendance…

Si l’homme fait l’expérience de l’existence humaine et de l’être humain au travers des autres, il en fait aussi l’expérience en lui-même… L’expérience qu’il a de lui-même est totalement différente de celle qu’il a de quoi que ce soit d’autre… L’existence humaine est une existence béante vers l’intérieur, ouverte à et pour elle-même, et de ce fait une existence béante et ouverte vers le dehors, pouvant recevoir en elle un monde… Dans son intériorité comme dans le monde extérieur, l’homme trouve des indices de quelque chose qui est au-dessus de lui et de tout, dont lui-même et tout dépendent. Questionner cet être, autrement dit rechercher Dieu, est constitutif de l’être humain. » 

 (De la personne humaine, Cerf-Editions du Carmel-Ad Solem, 2012, p. 65-68)

 

  • L’urgence de se donner à Dieu

 « Nous vivons aujourd'hui de nouveau en une époque qui a un besoin urgent de ce renouvellement provenant des sources cachées d'âmes unies à Dieu. Et beaucoup placent leur dernier espoir en ces sources cachées du salut. C'est une grave exhortation : un don sans réserve au Seigneur qui nous a appelées, voilà ce qui nous est demandé afin que la face de la terre puisse être renouvelée. Avec une confiance pleine de foi nous devons livrer nos âmes à la motion puissante de l'Esprit Saint. »

 (Vie cachée et Epiphanie, in Source cachée, Cerf -Ad Solem, 1999, p. 247)

Réflexion

 Quel est le regard que je porte sur l’histoire contemporaine ? Quels sont les événements du monde qui me semblent porteurs d’espérance ?

En relisant mon histoire personnelle, qu’est-ce que le Seigneur a fait pour moi à travers les événements de ma vie ? Si nous sommes parents ou grands-parents, quand et comment racontons-nous l’histoire familiale à nos (petits-) enfants?

 

Frère Philippe de Jésus, ocd (couvent d’Avon)

Je prends un instant pour méditer toutes ces choses dans mon cœur (cf Luc 2,19)

3 commentaires

Que vos paroles soient toujours bienveillantes, qu’elles ne manquent pas de sel, vous saurez ainsi répondre à chacun comme il faut. Col 4 : 6

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Carême – Chemin pascal avec Édith Stein