Dieu, au risque de n'être plus caché


147840-dieu-au-risque-de-n-etre-plus-cacheNoli me tangere (1656), Laurent de La Hyre (1606–1656), Grenoble, musée des Beaux-Arts. © akg-images / Erich Lessing.

 

 

C'est comme acteur du « grand siècle des âmes » que le peintre Laurent de La Hyre (1606-1656) manifeste son génie. Parangon du classicisme à la française en réaction aux effusions du baroque romain, il rejette tout lyrisme et toute sensualité pour adopter un mode d'expression à la fois sobre et raffiné, nourri de poésie antique et de contemplation spirituelle.

L'amour humain élevé au rang d'amour divin

L'illustration de la couverture de votre Magnificat est la dernière œuvre de l'artiste, peinte l'année même de sa mort (1656). Elle lui a été commandée par le monastère de la Grande-Chartreuse. C'est pourquoi le paysage en arrière-plan, loin de représenter les alentours du Golgotha, donne à voir un site montagneux qui évoque l'Isère, où est situé le monastère commanditaire. Le titre de l'œuvre est Noli me tangere, « Ne me touche pas », la parole, qu'au matin de Pâques, le Christ ressuscité adresse à Marie Madeleine qui, le reconnaissant, se jette à ses pieds pour l'étreindre. La scène est placée selon une diagonale qui s'élève de la droite vers la gauche. Le dos de Marie Madeleine, le bras gauche de Jésus, l'ouverture du tombeau dessinent cette oblique.

La Hyre pousse ici à sa perfection le contraste symbolique des couleurs et l'harmonie des formes. La robe de Marie Madeleine, terre de Sienne, évoque son humanité pécheresse et mortelle, poussière qui retournera en poussière. Cependant, sa tunique transfigure la couleur terre en la mélangeant à la pourpre qui figure le Dieu-Amour. L'orangé lumineux qui en résulte symbolise l'amour humain sauvé et élevé au rang d'amour divin, comme l'eau fut changée en vin aux noces de Cana. En contraste, aussi saisissant qu'admirable, le Christ ressuscité est revêtu d'un bleu céleste, mélange de lapis-lazuli et d'indigo, extraordinaire de puissance évocatrice des « Cieux », cet univers incréé où il va remonter, le Royaume de son Père, de notre Père.

Sans être à proprement parler janséniste, La Hyre ­fréquentait le mouvement de Port-Royal. Cette fréquentation retentissait sur son langage théologique et spirituel. Au moment où il peint son Noli me tangere, la bataille des Provinciales bat son plein. Pascal a vécu sa « nuit de feu » deux ans plus tôt. Au long des rencontres et des discussions, il développe déjà le thème du Dieu caché, dont il fera le cœur de ses Pensées, selon la révélation d'Isaïe : Vous êtes vraiment le Dieu caché, le Dieu d'Israël, le Sauveur (45, 15, trad. L. de Sacy). 

Dieu caché jusqu'à la fin du monde

Dans l'esprit de la mystique pascalienne, le Christ de Laurent de la Hyre ne se contente pas de tenir Marie Madeleine à distance, il lui effleure le front pour, de sa main, porter une ombre sur son regard. C'est que, après son incarnation et sa résurrection, Dieu doit encore demeurer caché jusqu'à la fin du monde, afin d'être trouvé et aimé par nous en acte et en vérité et non en parole et en pensée (1 Jn 3, 18). Quand le Christ a voulu accomplir sa promesse de demeurer réellement présent avec nous jusqu'à son dernier avènement, Pascal nous dit : « Il a choisi d'y demeurer dans le plus étrange et le plus obscur secret de tous », c'est-à-dire sous la forme sacramentelle.

Aussi bien, est vraiment chrétien celui qui, les yeux ouverts par la foi, reconnaît l'Esprit du Verbe sous la lettre des Évangiles, communie au Corps et au Sang du Christ sous le pain et le vin eucharistiques, et enfin aime la personne humaine du Christ en chacun et chacune de ses frères et sœurs humains que la Providence fait ses proches au long du pèlerinage terrestre. Si bien que, à la fin des temps, le Christ Jésus pourra à juste titre dire aux bénis de son Père : « Ce que tu as fait par amour au moindre de mes frères et sœurs humains, en eux c'est à moi que tu l'as fait » (Mt 25, 40).

Ainsi, par ce chef-d'œuvre testament, La Hyre avait-il comme dessein de nous faire voir qu'au matin de la résurrection le Christ vainqueur a voulu demeurer le Dieu caché. Pourquoi donc ? Afin de commencer d'être par chacun de nous, avec chacun de nous et en chacun de nous le Dieu tout en tous (1 Co 15, 28).


Pierre-Marie Varennes

Je prends un instant pour méditer toutes ces choses dans mon cœur (cf Luc 2,19)

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Que vos paroles soient toujours bienveillantes, qu’elles ne manquent pas de sel, vous saurez ainsi répondre à chacun comme il faut. Col 4 : 6

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